10.26.2018

LECTURES - "Noir n'est Pas Mon Métier" où le coup de gueule des actrices noires françaises.

Quand Aïssa Maïga a été contactée par Le Seuil pour écrire sur son expérience du monde du cinéma, elle s'est dit qu'elle ne pouvait le faire seule et que le message ne pouvait se réduire à une seule actrice -relativement connue dans le milieu - mais à toutes celles qui étaient concernées. Elle finit par solliciter son entourage mixte pour que chacune témoigne de sa propre expérience.  C'est 16 amis plus tard et un collectif créé que"Noire n'est pas mon métier" voit le jour, complet et parfait! "Noire n'est pas mon métier" est plus qu'un livre de témoignages, c'est un manifeste. 



Lors de la sortie de "Noire n'est pas mon métier" j'avais publié sur mes réseaux sociaux l'acquisition de cet ouvrage coordonné et dirigé par Aïssa Maïga. Autant vous dire que j'ai dévoré ce recueil de témoignages après être passée par d'innombrables émotions: la compréhension, l’incompréhension, le désarroi, l’étonnement, le rire, le sourire jaune et finalement une profonde tristesse et révolte. 


Sans rentrer dans une polémique pro quelque chose, je viens vous partager mon expérience personnelle, mon ressenti sur cette oeuvre que bien évidemment je recommande sans réfléchir. Que vous soyez un homme ou une femme, noir blanc jaune vert ou bleu, pour que vous puissiez avoir une idée réelle mais triste d'un exemple d'exclusion de la société actuelle. 





Des femmes noires prennent la parole

"Noire n'est pas mon métier" propose un débat féministe mais aussi racial.  
Dans cette œuvre ce sont différents témoignages très courts et très divers. Certaines vont parler de leur condition de femme noire dans le cadre professionnel et d'autres vont d'avantage axer sur des anecdotes de leur vie privée. Mais avant d'être actrices elles sont femmes et noires en France. 

En tant que femme noire "française" (parce que je n'ai pratiquement connu que ça dans ma vie),  il m'est déjà arrivé de vivre des scènes identiques à celles qui sont racontées par les différentes actrices et comédiennes, et surtout d'avoir été confrontée aux mêmes problématiques et remises en question. 

C'est donc d'abord leur condition de femme noire qui est remise en question. Le manque de crédibilité et de reconnaissance qui leur colle à la peau. Le sentiment de devoir se battre 10 fois plus qu'une femme occidentale pour exercer leur métier et être jugée à leur juste valeur.  Leur combat contre l'image de la femme qu'elles représentent uniquement de part leur couleur de peau, et qu'elles sont obligées de correspondre sans jamais avoir le choix ou le droit d'être et d'incarner autre chose. 

Aussi difficile soit-il, il faut accepter qu'il existe des femmes noires françaises qui  sont douées et intelligentes, qui n'ont pas d'accent, qui n'ont jamais mis les pieds sur le continent africain et qui sont à mille lieux de tous les clichés qu'on leur colle à la peau. Voila le premier constat.

Des clichés alimentés par nos écrans

Ce qui est dénoncé dans ce recueil de témoignages c'est non seulement l'absence de représentations noires sur les grands comme les petits écrans en France, mais aussi l'enfermement des personnages noirs dans des stéréotypes. 
Il y a un amalgame entre les femmes africaines et les femmes noire françaises. 
Les femmes noires sont souvent représentées comme originaires d'Afrique ou au mieux des Antilles et issues d'une classe sociale défavorisée ou en "crise".

N'avez-vous pas remarqué que lorsque des femmes apparaissent sur nos écrans, elles représentent souvent :  
- L'image de la femme comme objet de désir sexuel avec un sex appeal qui renvoit à l'exotisme africain. Femme "gazelle" ou  "femme Joséphine Becker" comme on se l'imagine: douée pour les danses et qui se promène seins nus les bananes autour de la taille.
- L'image de la Mama, aux formes généreuses, qui parle mal le français, voire même illettrée à l'accent "africain" (quel grand pays cette Afrique!).
- L'image de la femme clown ou la nounou qui n'est en aucun cas crédible et complètement dépourvue de situation sociale. Toujours prête à faire rire la galerie car elles prennent la vie avec beaucoup de légèreté. Elles ne peuvent être docteurs, avocates, ou à la tête d'une grande entreprise par exemple... Elles apparaissent simplement pour faire plaisir aux "quotas" du grand et petit écran.

Indépendamment de leurs origines, ou de leur milieu social, toutes les actrices noires doivent passer obligatoirement par ces rôles. Et là où est le problème, c'est qu'elles ne peuvent en décoller car voilà les seules propositions qui leurs sont faites. Tristesse. Il est une chose d'incarner parfaitement un personnage parce qu'on est doué, mais il en est une autre que de pouvoir sortir et surtout d'avoir le choix de jouer autre chose. C'est cette possibilité de choisir qui est ici remise en question.




L'espoir d'un changement

Après avoir lu le livre, ma première question était: "D'accord, mais après? On fait quoi maintenant? Qui va faire quoi pour changer les choses? Comment vont - elles vivre, ou survivre après cette bombe?"
J'ai eu la chance de participer à une table ronde à la Cité Universitaire présencier par Marie Philomène, Sabine Pakora et Maïmouna Gueye qui a très bien dit: "C'est parce qu'on travaille qu'on a pu parler. [...] C'est une prise de parole qui constitue un risque ". Mais quand on leur a posé la question, des sourires se sont dessinés sur leurs lèvres. Puis un appel à la lutte pour l'égalité de traitement . "Tout est dans l'éducation". Il faut commencer à "décoloniser les images" dans nos écoles et même chez les "afro-descendants" qui doivent aussi apprendre à s'affirmer d'avantage. 
Mais malheureusement, pour l'instant, il n'y a pas de signe que ces représentations vont changer, évoluer. Le problème persiste malgré le "coup de gueule" et le buzz de cet ouvrage. 

C'est malheureusement un parti pris politique que de donner le premier rôle à une actrice noire. C'est un risque de perdre en visibilité et de tomber dans une polémique souvent inutile et qui se devrait injustifiée. 

Pour finir, voici une petite interview intéressante d'Aïssa Maïga, celle qui est à l'origine de ce beau recueil




Attention, bien que "Noire n'est pas mon métier" parle de la condition des femmes noires - car ce sont elles qui ont la parole dans cette oeuvre- le problème de l'acceptation, de la reconnaissance et de la considération dont il est question dans cet ouvrage est valable pour tous ceux qui souffrent de discrimination et qui sont invisibles à leur juste mérite sur les écrans.

Les choses doivent impérativement changer. Peut-être doivent-elles commencer par changer dans nos propres rues pour qu'elles puissent ensuite changer sur nos écrans. Ou peut-être devrait-ce être l'inverse? Très certainement. Pour reprendre les propos (un peu bruts) de la mère de  Maya Angelou " Les Noirs ne peuvent pas changer parce que les Blancs refusent de changer".

Une chose est sûre: nous devons tous repenser la représentation et l'acceptation de la diversité aussi bien dans nos quotidiens que sur nos écrans car ce problème qui existe depuis beaucoup trop longtemps ne devrait plus persister en 2018.

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